Ce ne sont pas des balles à blanc...

Publié le par EDG-E

16 balles. Terrible!

La fête commençait bien pourtant.
Les familles étaient venues en nombre passer un bon moment sur le site de Carcassonne en ce dimanche après-midi estival. L'air était doux. Le ciel bleu. Un faible vent faisait onduler les cheveux propres des enfants assis par terre en tailleur. Bouche-bée, leurs yeux pétillaient devant le spectacle de ces grands hommes en tenue kakie. Tant de puissance! Tant de vigueur! Ils étaient beaux, musclés. Leurs gestes étaient sûrs et fermes.
Derrière leurs parents étaient restés debout. Chez de nombreux pères, un peu de jalousie se mélait au sentiment d'admiration qu'ils éprouvaient. Quelques un, surement mal à l'aise devant un tel étalage de virilité, glissaient à leur épouse d'un air complice les traditionnels clichés qui auréolent la caste militaire, boutades auxquelles elles répondaient par un vague sourir.
Mais malgré ça, dans le fond, tout le monde était très impressionné.
"Grandiose!" s'exclamait périodiquement un grand-père.

Après un haka énergétique et décomplexé, les soldats sortirent enfin les armes.

Rapidement le groupe homogène se scinda et deux équipes se formèrent. Chacun de leur côté les clans s'organisèrent pour occuper la partie du terrain devenue leur territoire.
"A l'attaque!" Hurla un homme qui semblait être leur supérieur.
Brutalement l'atmosphère jusqu'alors essentiellement empreinte de rires d'enfants et du bruissement du vent s'alourdit, envahie par un déchainement de rafales de balles et de cris guerriers. Assourdissant!

Le spectacle visuel n'en était pour autant pas plus reposant.
Les hommes se déchainaient, courraient, rampaient, se désarticulaient dans des acrobaties toujours plus étonnantes. Leurs mouvements étaient si vifs qu'il était impossible d'avoir une idée claire de ce qu'il se passait réellement.
Le regard hargneux, le doigt crispé sur la gâchette qu'ils pressaient sans discontinuer, le visage déshumanisé par la peinture : une soif inextenguible de mort les animaient.

Surpris, la frayeur qui se lisait d'abord sur le visage des plus jeunes spectateurs laissa vite place à une mine admirative.
"whouah!" s'exclama un petit garçon totalement fasciné.
Progressivement l'euphorie gagna la foule. Chacun avait fini par choisir son clan et tous étaient devenus des supporters à part entière, s'agitant de manière phrénétique à chaque nouvelle vie emportée par leur clan : ils gagnaient du terrain!
Pan pan pan pan pan!
Pan pan pan pan pan!
Les explosions se succédaient encore et encore.
"tir! tir! Vas-y, tir!" Hurlait un homme à un soldat.
Pan pan pan pan pan!
Une nouvelle rafale sortit de son canon.


Mais à la différence des autres, elle ne provoqua pas que des effusions hystériques de joie. Un cri d'éffroi s'éleva dans la foule, partiellement couvert par les détonations qui ne lachaient rien de leur colonisation du monde des sons.
"arrêtez! arrêtez!" s'époumonaient quelques spectateurs regroupés autour d'une personne couchée à même le sol.
"arrêtez! ce ne sont pas des balles à blanc!" s'égosillait une femme.

La confusion regnait. La détresse qui avait saisie la foule mit du temps à traverser le casque des défenseurs de la nation. Ce n'est qu'après une dizaine de minutes que les tirs cessèrent complètement laissant place à la panique la plus totale.
Plus de joie. Plus de fierté. Plus de spectacle. Le rideau venait de tomber.
Brutalement, on ne jouait plus.
Le rêve d'une puissance dominatrice sans faille venait de se changer en un cauchemar morbide. L'Homme invincible devint mortel, le faux devint vrai et avec lui le comique tragique.

L'espace d'un malheureux accident, ces hommes et ces femmes réunis pour s'extasier devant la beauté des armes prirent la mesure de l'horreur de la guerre.

Les fusils tuent. Les soldats tuent.
Tous les jours ils arrachent des vies et anéantissent le bonheur qui gravitait autour d'elles.

Ces "grands hommes", leurs héros quelques secondes auparavant leur apparaissaient maintenant clairement comme des bourreaux.
Ce jour là, ils s'étaient juste trompés de victime...

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